L’Afrique doit créer ses marques, labelliser ses produits

Dr Sanny AGNORO

Appellations, marques, labellisation

Il est fréquent de voir inscrire sur les produits alimentaires européens les termes label Rouge, AOC, (Appellation d’Origine Contrôlée), AOP (Appellation d’Origine Protégée), AB (Agriculture Biologique), IGP (Indication Géographique Protégée) ou encore Commerce Equitable. Nombre de gens se demandent à quoi servent-ils. En effet, le label de qualité ou signe d’identification est conçu pour récompenser les producteurs respectant des normes officielles de qualité et pour indiquer au consommateur la provenance ou l’origine d’un produit. Les labels les plus connus sont probablement la certification Agriculture biologique (AB), le Label rouge et l’Appellation d’origine contrôlée (AOC).
Mais en réalité, les AOC, les IGP ou les marques collectives sur des produits localisés constituent-ils réellement de bons outils de conservation de l’agro biodiversité ? La question s’est posée depuis que la propriété intellectuelle sur le vivant a été érigée par les économistes néo-institutionnalistes et les experts internationaux de la conservation de l’environnement comme de bons outils de valorisation et de conservation de la biodiversité en générale. En théorie, les AOP et les IGP devraient incontestablement constituer un bon outil de conservation de l’agro biodiversité. Tous les chercheurs et acteurs impliqués sont unanimes. Mais dans la réalité, de nombreux facteurs internationaux et locaux peuvent fausser cet objectif.
L’agriculture biologique est un système de production agricole basé sur le respect du vivant et des cycles naturels, qui gère de façon globale la production en favorisant l’agro-système mais aussi la biodiversité, les activités biologiques des sols et les cycles biologiques. Les agriculteurs qui pratiquent ce type d’agriculture misent, par exemple, sur la rotation des cultures, l’engrais vert, le compostage, la lutte biologique, l’utilisation de produits naturels comme le purin d’ortie, et le sarclage mécanique pour maintenir la productivité des sols et le contrôle des maladies et des parasites. Sans le vouloir, la grande majorité des producteurs africains pratiquent l’agriculture biologique. Faute d’organismes de certification, ces produits ne sont pas valorisés.
Le Label Rouge est un signe de qualité français (redéfini dans la loi paix du 5 janvier 2006). Le 1er Label Rouge, à l’initiative d’aviculteurs soucieux de développer un élevage respectant la tradition et apportant une garantie de qualité au consommateur, a été obtenu en 1965 par les volailles du Périgord et des Landes : cahier des charges « poulet jaune fermier élevé en liberté » (LA 01-65). Ce signe s’est ensuite développé pour d’autres produits alimentaires mais aussi pour des produits agricoles non alimentaires et non transformés (ex : fleurs). Le Label Rouge est un signe officiel qui atteste un niveau de qualité supérieure. Les volailles africaines, le bétail et le caprin élevés à l’état sauvage dans des fermes africaines peuvent par exemple bénéficier de la certification du Label Rouge s’il avait existé en Afrique.
L’appellation d’origine contrôlée (AOC) est un label officiel français ou suisse d’Indication géographique protégée qui garantit l’origine de produits alimentaires traditionnels français ou suisses. Ils sont tous deux reconnus comme faisant partie des Appellations d’Origine Protégée européennes (AOP). Les appellations d’origines ne sont ni des marques commerciales, ni des modèles déposés, mais des certifications officielles de qualité délivrées par un organisme dépendant d’un ministère et sanctionnée par un service de répression des fraudes. Les AOC (appellations d’origine contrôlée) identifient un produit, l’authenticité et la typicité de son origine géographique. Elles sont garantes de ses qualités et de ses caractéristiques, de son terroir d’origine, du savoir-faire du producteur (vins, cidres, fromages, fruits et légumes, produits laitiers, miels, etc.), de l’antériorité et de la notoriété d’un procédé et de son nom qui sont trop ancien pour faire l’objet d’un brevet. Dans cette catégorie, des produits africains de caractère auraient pu être valorisés. Comme, les oignons de Galmi au Niger, l’huile de palme de Boké en Guinée, de zomi au Bénin ou celle d’argan, au Maroc. On peut citer aussi l’ananas du Ghana, le pain de sucre du Bénin, le gari, une semoule de manioc béninoise, le thé du Kenya, le cacao de São Tomé ou la mangue du Mali et du Bénin, le warangachi (fromage du Bénin), le Sodabi (alcool béninois à base de vin de palme)…Il existe un large potentiel de produits très typiques largement inexploités. Chaque Etat africain aurait au moins cinq à dix filières susceptibles d’être valorisées et exportées.
L’Appellation d’Origine Protégée (ou AOP) est un signe d’identification européen, créé en 1992. Il protège « la dénomination d’un produit dont la production, la transformation et l’élaboration doivent avoir lieu dans une aire géographique déterminée avec un savoir-faire reconnu et constaté. Ces produits sont conçus dans une aire géographique délimitée, selon un savoir-faire spécifique et ancestral. Les caractéristiques des produits ainsi protégés sont donc essentiellement liées au terroir.
L’Indication Géographique Protégée (IGP) est un signe officiel européen d’origine et de qualité qui permet de défendre les noms géographiques et offre une possibilité de déterminer l’origine d’un produit alimentaire quand il tire une partie de sa spécificité de cette origine.
Pour l’OMC, les indications géographiques sont des noms de lieux (ou aussi dans certains pays des mots associés à un lieu) utilisés pour identifier l’origine et la qualité, la réputation ou d’autres caractéristiques des produits (par exemple “Champagne”, “Tequila” ou “Roquefort”).


« Le commerce équitable est un partenariat commercial fondé sur le dialogue, la transparence et le respect, dont l’objectif est de parvenir à une plus grande équité dans le commerce mondial. Il contribue au développement durable en offrant de meilleures conditions commerciales et en garantissant les droits des producteurs et des travailleurs marginalisés, tout particulièrement au Sud de la planète. Les organisations du commerce équitable (soutenues par les consommateurs) s’engagent activement à soutenir les producteurs, à sensibiliser l’opinion et à mener campagne en faveur de changements dans les règles et pratiques du commerce international conventionnel.»
Le commerce équitable est donc la garantie octroyée aux petits producteurs de commercialiser leurs produits à des prix plus attractifs que les cours mondiaux. C’est également une garantie de relative stabilité des prix et la mise en place de conditions et de délais de paiement courts, voire des possibilités de préfinancement. Ce système permet aux petits producteurs et aux artisans d’avoir une relative sécurité financière, évitant ainsi de brader leurs produits ou d’avoir recours à des prêts usuriers ou à taux prohibitifs. Mais attention dans le choix des organismes de certification, car il y en a qui ne vérifient pas réellement que les prix adéquats sont versés aux petits producteurs. Autrement dit, des produits estampillés « commerce équitable », mais qui ne respectent pas les normes.


Le déficit de valorisation des produits africains


Le Sénégal, la Mauritanie, la Guinée Bissau et le Niger ont entrepris de labelliser leurs produits halieutiques. La rencontre des 3 et 4 novembre 2009, entre dans le cadre de la restitution des résultats du projet « Biodiversité et projets de valorisation des productions du littoral localisées en Afrique de l’Ouest (Biodivalloc). L’objectif de l’étude est de valoriser les produits de la mer dans trois aires marines protégées à savoir, la biosphère du Delta du Saloum au Sénégal, le Parc national du Banc d’Arguin en Mauritanie et la réserve de Biosphère Boloma-Bijagos en Guinée- Bissau.
Selon la coordinatrice du programme Biodivalloc, Marie Christine Cormier Salem, il sera mis sur pied, des stratégies de valorisation de ces productions localisées par la recherche d’alternatives pour faire face à la crise mondiale, notamment par la lutte contre la dégradation de la biodiversité, l’exploitation rationnelle des ressources locales et la lutte contre la pauvreté dans la sous- région. Les différents pôles d’intégration sous-régionale ou régionale devraient combler le vide autour de la question afin de rendre effective la valorisation de nombreux produits régionaux et locaux de qualité, au savoir faire éprouvé, authentiquement reputé.
En Afrique, seul le Kenya, qui a recensé dix-sept produits potentiels (thé, café) a concrétisé le processus des IGP. Faisant partie des outils de labellisation les plus expérimentés actuellement en Afrique, les IGP côtoient les éco certifications du commerce équitable. Si rien n’est fait, ce sont des firmes multinationales qui se tailleront la part de lion en labellisant eux-mêmes les produits du terroir africain.


Le conflit entre l’Ethiopie et la Multinationale américaine Starbucks


L’exemple le plus flagrant celui qui a opposé le gouvernement éthiopien à la multinationale américaine Starbucks. Le 28 novembre 2007, un compromis a été trouvé entre les deux parties. En effet, le groupe américain avait tenté d’empêcher l’Éthiopie de déposer les marques des régions de ses gammes de café les plus prisés : Harar, Sidamo et Yirgacheffe, à l’instar du Cognac, du Champagne, du Roquefort en France. Ce qui aurait permis à Addis-Abeba d’en contrôler le commerce et d’accroître les revenus de ses producteurs. Commercialisés sous licences, ils auraient rapporté 90 millions de dollars par an. « Les cafés étaient vendus par Starbucks entre 24 et 26 dollars la livre. Seulement 5 à 6% du prix de vente nous revenaient. Nous avons combattu l’appropriation illicite de nos cafés », justifie Getachew Alemu, de l’Office éthiopien pour la propriété intellectuelle (EIPO). L’EIPO a donc procédé à l’enregistrement des noms de ses principales régions de café dans la plupart des 33 Etats importateurs, en accord avec les législations locales. Cependant, les trois noms déposés par l’Ethiopie ont été acceptés dans tous les pays, sauf aux Etats-Unis où le processus pour Harar et Sidamo est toujours en cours. « Dès l’approbation de Yirgacheffe, Starbucks a fait appel à un groupe de lobbying, la National Coffee Association, pour bloquer l’attribution des noms Harar et Sidamo », explique Seth Petcher, responsable du programme Café à Oxfam America. Grâce à la médiatisation poussée de l’affaire, Starbucks a fini par céder.
L’Ethiopie, siège de l’Union Africaine, a prouvé par son combat, qu’il méritait la confiance placée en lui par ses pairs africains. Les Etats africains, pour le bien être de leurs populations, pour la protection des petits producteurs à travers l’octroi de revenus décents issus de leurs activités, devraient procéder au plus urgent, à la valorisation du terroir et des savoirs faire ancestraux par la création des marques et des labels.
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One thought on “L’Afrique doit créer ses marques, labelliser ses produits

  1. Article très intéressant.Nous sommes en plein création d'entreprise et il est vrai que sur place la production de la matière première revêt un savoir faire ancestral qui n'est pas labelisé…Nous devons nous retourné vers l'europe pr apporté une valeur ajouté (label bio, ecocert etc…) à la production.Il est clair qu'il est vital que des labels africains DIGNE de ce nom soient créer AFIN de valorisé et protégé officiellement les productions de paysans

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